Le FFMed a convié trois jeunes filles du Maghreb à assister au Forum d’AWID. Sensibles à la question du droit des femmes, elles repartent, après quatre jours de rencontres, de débats – et de danse… -, confirmées dans leur position. Rencontre quelques heures avant leur retour au pays…

On commence par la fin ? Une terrasse dominant le Bosphore et baignée de soleil, le lendemain de la clôture du 12e forum d’AWID. Trois jeunes filles bavardent, rieuses. Dans quelques heures, chacune prend un avion pour rentrer dans son pays. Atiqa, en Algérie, Hasnae au Maroc et Wafa en Tunisie. Le FFMed les a conviées à Istanbul - sans les connaître – afin de participer à ce forum d’AWID, axé sur le développement économique des femmes. La sélection des jeunes candidates s’était faite soit sur envoi de CV et d’une lettre de motivation, soit sur recommandation d’associations locales et relais du FFMed.



Toutes trois ont la vingtaine à peine entamée et la franchise qui va avec : «  Je suis agréablement surprise par le Fonds, commence Atiqa parce qu’avant de rencontrer ses six membres, je m’attendais à quelque chose d’académique ; je pensais qu’on allait se retrouver quatre jours à la merci d’une équipe de bonnes vieilles féministes… Désolée du terme, hein… Finalement, ce n’était pas du tout le cas », dit-elle tandis que les deux autres acquiescent de la tête, en riant.
«  Pareil pour moi ! Quand on est arrivées à l’hôtel, Caroline et les autres, se sont toute suite levées pour nous accueillir affectueusement « Salut, salut ! » » surenchérit Wafa en agitant les bras pour imiter la scène d’accueil. «  On a appris beaucoup pendant ces journées. Il y a des séminaires dont tu n ‘apprends rien. Mais celui-là, à Istanbul, non seulement il y a eu pleins de débats, de rencontres mais en plus, tu en repars avec beaucoup d’amour ; les gens se souriaient, s ‘écoutaient alors qu’on débattait du pouvoir économique. J’ai compris depuis peu que cela voulait dire comment aller chercher de l’argent et je ne crois pas qu’en Tunisie, on n'ait jamais travaillé sur cette question. Le droit économique, oui mais pas le pouvoir. »

Chacune se coupe la parole pour surenchérir sur l’enthousiasme éprouvé. Elles observent que, dans leur pays respectif, les jeunes sont minoritaires dans les mouvements de femmes. Istanbul leur a prouvé qu’elles y avaient pourtant toute leur place. « Au Maroc, reprend Hasnae, il n’y a pas de jeunes dans ce genre de rencontres. »  « Dans mon pays non plus, dit Wafa avec ironie, quand il y en a ne serait-ce que 5, on se dit «  Enfin des jeunes ! »… Hasnae prend la parole, les mains aussi éloquentes que le verbe : « c’est mon premier forum international, une expérience donc toute neuve et dont je n’avais aucune idée préconçue. J’ai été contactée par Najet pour ce voyage, présidente de l’association Ytto et j’ai vraiment senti qu’on m’y emmenait pour apprendre. Entre toutes, on ne sentait pas les différences d’âge ni les différences sociales, on ne se disait pas « Attention, celle-là, c ‘est une bailleur de fonds, il faut se tenir… «  Pas de formalisme ! »»
Toutes s’accordent à reconnaître que les quatre jours ont été éreintants : envie d’assister à tout (pas moins d’une douzaine de thèmes par jours) et difficile de tout gérer. Mais chaque espace a permis des échanges : les ateliers, les pauses dans le hall, les déjeuners entre jeunes, les soirées festives,…

Dès sa création, le FFMed a couvé l’ambition d’identifier et de former une jeune relève féministe. Le forum d'AWID a été une excellente opportunité : financement du voyage et séjour assurés de ces trois jeunes filles et accompagnement de leur premier événement international féministe. Le but ? Développer et renforcer leur sensibilité à la question du droit des femmes et la conforter avant tout par de l’humain. Des rencontres, des échanges, des questionnements, des découvertes. Elargir le mouvement aux nouvelles générations, c‘est avant tout le leur faire connaître, sous divers angles : « Je n’aurai jamais cru que le féminisme pouvait être aussi universel, s’étonne Atiqa. Tu rencontres une femme de Thaïlande qui a les mêmes problèmes qu’une femme au du Maroc ; tu trouves une Soudanaise face à une Algérienne à qui elle dit : «  On a beaucoup appris de votre expérience », « … c’est fascinant, ces liens que tu n’arrivais pas à faire avant et qui t’apparaissent clairement, là… ».  Elle rectifie une mèche de cheveux, tire sur son pullover avant de poursuivre : « Même si le pouvoir économique est un sujet nouveau et qu'on ne connaît pas, on peut toujours faire des recherches dessus et trouver des réponses. Mais ce genre de contact humain, c‘est essentiel de les avoir dans tout mouvement de lutte. Cette solidarité entre militantes doit être développée, et de ce point de vue là, on été plus que servies. »

Derrière ses immenses lunettes de soleil, Wafa surenchérit d’une voix très animée : «  Finalement, quand on arrive ici, on ne parle plus de pays développés ou sous-développés. Que tu t’adresses à une américaine ou une brésilienne ou à des femmes de pays dont je n’avais même jamais entendu parler de ma vie, tu te rends compte que toutes portent des mêmes problématiques. Dans ce forum, j’ai découvert que les sociétés considérées libres, démocratiques et qui nous paraissent des modèles en nous exportant la modernité, exercent elles aussi une oppression sur les femmes, comme ailleurs. Or, je sais maintenant qu’il ne peut pas y avoir de totale démocratie sans égalité. » 

La plus grande leçon de ces quatre jours est cependant plus intime. Elle a bouleversé tous les membres du Fonds lorsqu’Atiqa, Wafa et Hasnae l’ont exprimée, avec des mots simples et forts. « On se sent plus en confiance avec nous-mêmes du fait qu’on nous a fait confiance. Avant, pour aller parler à des jeunes féministes, tu y allais mais sans être sûre de toi. Là, cette confiance on trouve que, au FFMed, c’est l’essentiel, autant - sinon plus - que l’aspect financier. Ces quatre jours, elles nous ont laissées nous organiser, choisir notre propre planning et ça nous a responsabilisées. Le matin, quand on tardait, on se sentait coupables ! Si j’avais un message à transmettre à d’autres associations concernant le FFMed, je leur dirais : “ Allez voir le Fonds pour avoir confiance en vous plus que pour obtenir de l’argent pour un projet ! » » 


L’heure tourne, l’aurevoir pointe. Le trio s’enlace, évoque les soirées passées à danser, les adresses échangées avec de jeunes égyptiennes, palestiniennes,… Facebook entretiendra ces nouvelles amitiés et solidarités d’activistes. Dans leurs bagages, des boîtes de loukoum et, surtout, des projets. « On se sent légitimes maintenant ! »   s’écrient-elles, tête redressée. Artiste, Atiqa se sent désormais le courage de réunir des femmes créatrices de divers départements algériens pour réfléchir à la question du genre «  alors qu’avant ce voyage, je me disais qu’il y avait plus urgent. Mais comme il y aura toujours plus urgent que les femmes ! ». 
Hasnae elle, veut intervenir sur le même sujet dans les écoles primaires «  parce que pour changer les mentalités, il faut commencer enfant » . Et elle se sent enfin capable de travailler sur le harcèlement sexuel, sujet qui la taraude depuis longtemps mais pour lequel «  je ne me sentais pas capable de rédiger un projet ”. Wafa, elle, pense à l’ouverture d’un centre d’écoute aux femmes victimes de violences. Mais elle savoure encore l’émerveillement de ces quatre jours. «  C’est la première fois de ma vie que je suis allée à un sit-in tout en couleurs ! En Tunisie, avant une manif, tu te mets en pantalon, avec des chaussures qui te permettent de courir très vite, tu t’attaches les cheveux pour que le policier ne te les tire pas  et tu as du citron dans la poche en cas de gaz lacrymo ! ». « Comme si tu y allais à la guerre, quoi… »   taquine Atiqa. Wafa rit. Puis, d’une voix presque évaporée «  Ce que j’ai beaucoup apprécié, c’est comme toutes ces femmes du monde entier parlent d’amour, d’espoir, de la vie… »