Intervention du Fonds pour les Femmes en Méditerranée au Forum d’AWID - Istanbul avril 2012

L’argent délie les langues des femmes. C‘est ce que le FFMed a vérifié, lors de son intervention le dernier jour du 12e Forum d’Awid, consacré au thème « le Pouvoir économique pour faire avancer les droits des femmes ».


En choisissant ce thème de l’argent et de l’engagement, le FFMed avait bien l’intuition qu’il ferait mouche auprès de l’auditoire, composé d’une bonne soixantaine de femmes.

Pendant une vingtaine de minutes, les membres du bureau du Fonds sont intervenues chacune à leur tour. La présentation du Fonds (sa fonction, sa démarche) a été assurée par la présidente Marta Giral qui, ensuite, a agilement jonglé pour passer le micro d’une auditrice à l’autre, dans une salle qui réunissait bailleurs de fonds et associations de terrain, tou-te-s avides de prendre la parole. Puis Fawzia Baba Aîssa, chargée du mécénat, a évoqué les motivations de son engagement féministe, né dès son adolescence et renforcé lors de la campagne « 20 ans barakat » contre le code de la famille en Algérie, en 2003. Nadia Aïssaoui, secrétaire générale, a ensuite associé la difficulté des femmes à soutenir financièrement la cause du féminisme à la question de l’estime de soi. Vaut-on assez, à nos yeux, pour investir en nous-mêmes ? S’impliquer ne reviendrait-il pas à devoir se remettre en question ? Et, par ailleurs, la culture du service (assuré majoritairement par les femmes auprès du troisième âge, des malades, des enfants, l’éducation scolaire…) et de sa gratuité n’est-elle pas un élément totalement intégrant aux sociétés méditerranéennes ?

Morceler le féminisme en «  projets » ….

Enfin, Caroline Brac de la Perrière, directrice exécutive a conclu sur une question essentielle pour les associations : le risque de « s’ongiser » . Ce terme, volontairement fabriqué pour mieux illustrer comment, afin de répondre aux critères des bailleurs de fonds, on peut s’éloigner, malgré soi, de ses objectifs initiaux féministes. Une tendance observée clairement depuis 1995, date de la conférence de Pékin qui a transformé le féminisme en genre et a libéré beaucoup de fonds internationaux à cette cause. Non sans conséquence pour le mouvement… « A partir de ce moment, explique Caroline Brac de la Perrière, les associations féministes ont commencé à se transformer, à devoir être agrées par leur Etat pour pouvoir recevoir de l’argent, à devoir répondre à tout ce qu’on leur demande, se doter d’experts, de comptables et, peu à peu, à se soumettre à une bureaucratie très loin de leur réalité et de leurs besoins. C‘est ainsi que, peu à peu, nous sommes dépossédées de notre militantisme, de l’essence même qui a constitué notre féminisme. »

Le vocabulaire et les méthodologies requises par ces organisations tendent à formater peu à peu la pensée : l’engagement féministe se morcelle alors en une multitude de projets à défendre selon des critères pré-requis (les fonds s’accordent souvent pour des projets) et parfois en marge d’une vision globale du féminisme. L’énergie, les ressources (souvent maigres) et le temps des militantes sont alors consacrés à répondre à ces exigences administratives, au détriment du travail de terrain. La recherche de fonds prend l’allure d’une compétition sportive… « Apparaît alors, reprend Caroline Brac de la Perrière, une hiérarchie entre celles qui réussissent - « ça y est ! Moi, j’ai eu le projet de la communauté européenne ! » - et celles qui sont rejetées. Elles, elles n’ont pas su ! Elles n’ont pas été bonnes ! Qu’est-ce que ça veut dire ? ! s’indigne la directrice du FFMed. Que leur projet n’est pas bon ? Que leur vision du monde n’est pas bonne ? ». Hochements de têtes dans l’auditoire, silence très attentif. « Et nous revoilà finalement à repenser que « ils »  sont quand même bien gentils de nous donner de l’argent pour nos projets, comme si c’était une faveur ! Et à nous remettre en position de soumission, comme si nous avions ébauché un mouvement de libération mais sans être allées au bout. C‘est à dire que nous n’osons pas revendiquer de façon plus radicale que cet argent nous revient ! Que les femmes, où qu'elles soient dans le monde, non seulement le méritent mais surtout qu’on le leur doit. La moitié du monde qu’elles représentent doit pouvoir se libérer, point à la ligne. », conclut-elle avec fermeté, dans un sourire.

L’obtention d’argent devenue critère de compétence

Le style très direct, et pragmatique de cette intervention a interpellé beaucoup d’auditrices. Comme si cela avait libéré la parole, les réactions abondent et convergent, de Serbie, des Pays-Bas, d’Albanie... Qui, en effet, ne se reconnaît pas dans ce tableau ? Laquelle d’entre nous, militantes de petites ou grandes associations, ne s‘est pas conformée au moins une fois à ces demandes de fonds auprès de bailleurs, en répondant scrupuleusement à chaque critère mais sans y retrouver son ambition de départ ? Oui, en effet, témoignent de nombreuses femmes, cette professionnalisation reproduit la même dépendance qu’au patriarcat et même marginalise les femmes défavorisées par rapport à celles plus éduquées et donc plus à même de rédiger un projet. D’aucunes déplorent aussi que cette situation les amène à moins travailler ensemble.
Tandis que le micro circule d’une auditrice à l’autre, un soulagement se ressent à partager ces expériences : l’argent complexe puisque, désormais, savoir en récolter serait considéré un indice de compétence. Beaucoup le ressentent et se sentent isolées face à cette situation. Or là, ce matin, cette préoccupation semble celle de la majorité. Car la question sous-jacente est : « s’ongiser », n’est-ce pas renoncer à la politisation du combat des femmes ? Comment retrouver son indépendance ? Quelle issue possible entre la nécessité de moyens et l’éthique de son engagement ? Comment parvenir à considérer que l’argent qu’on reçoit nous est dû et non pas concédé ? En guise de réponse, Caroline Brac de la Perrière suggère, sur la foi de sa propre expérience : « Il est nécessaire d’être convaincue de son engagement. Plus on est convaincue, mieux on est préparée à aller chercher de l’argent. »  Parce qu’aucune fortune ne vaudra jamais la force d‘une conviction. De Mandela à Aung San Suu Kyi, l’histoire est jalonnée de ces exemples.