Atiqa Belhacene, 23 ans, Algérie


Je ne sais pas si, après un mois, tout ce qui me compose, du moins psychologiquement, a repris place et à dire vrai qu’à me voir encore au stade de l’auto-questionnement, je le ressens encore ce chamboulement inhabituel, la perte de contrôle et cette mutation interne qui me confirme que quelque chose au plus profond de moi-même a irréversiblement changé. Mon corps aussi stagne au stade de l’émerveillement. Je regarde mes mains et elles me paraissent tout aussi volatiles que mes idées devant cet écran. Il est, parait- il, des fonctions biologiques qui soient totalement dépendantes des psychiques.

J’ai devant moi des tonnes de notes, entassées dans mon esprit et dans les deux carnets inaugurés et achevés à l’occasion et à les relire, je les trouve toutes futiles, dénudées de substance. Mes notes sont toutes passées à côté. Elles ont dévié de la juste trajectoire et n’ont retenu que le périphérique du réel. Ceux sont des notes de marges, celles qu’on souligne presque pour se donner la satisfaction d’avoir retenu quelque chose de ce qui est exposé. Il n’est guère de tentative, avec mes derniers propos, de remettre en cause la valeur et l’importance des informations retenues pour la formation et l’éducation au genre de la jeune féministe que je suis et ce qui me dérange en ces notes n’est pas d’avantage leur caractère académique et chiffré que le fait qu’elles ne reflètent guère mon vécu au forum de l’AWID. Même les articles dont j’ai entamé l’écriture et que j’ai laissé à améliorer une fois rentrée dans mon pays pour aider à la couverture médiatique, me paraissent tous vides et inutiles. Ils ne racontent pas l’essentiel, mon essentiel de ce forum.



Je m’explique.
Imaginez que vous soyez une jeune femme et qui n’a, probablement, de féministe encore que le cœur, que vous habitiez une petite ville perdue à l’ouest algérien et où le conservatisme et l’honneur dans leurs définitions patriarcales puisant racine, dans la majorité des cas, dans la ténacité du référent religieux et enracinées au plus profond de la compréhension sociale du rapport entre les genres et de l’identité féminine, font de vous non seulement une subordonnée sur les plans familial et social mais surtout une sous-citoyenne sur le plan juridique. Imaginez que par-dessus ceci, vous ayez pour père un mâle dominant qui allant demander la main d’une fille à son fils mitige le débat autour de la future autorisation de travail de ce dernier pour sa femme. «  Une femme, c’est comme ça. Ecrase là avant qu’elle ne t’écrase » s’exprime t-il hautement et avec la bénédiction et la complicité fière de toute une société. Voici donc, un résumé un peu caduc d’une situation qui ne l’est pas moins.



Imaginez ! Ai-je dit ? Oui, puis une fois ceci fait rouvrez les yeux et respirez un bon et grand coup puis refermez les yeux et imaginez de nouveau ! Imaginez-vous encore mais cette fois, au plus grand forum féministe de l’année dans la ville de vos fantasmes artistiques, entourée de 2200 femmes du monde entier, le tout sur un CV et une lettre de motivation. - Je m’excuse à l’avance pour la maladresse du vocabulaire employé dans ce qui suivra, un autre n’aurait pas été fidèle à l’intensité du propos - PUTAIN DE MERDE ! PUTAIN DE FAIT CHIER DE MERDE ! Oui, je sais. Ça fait exactement cet effet.



Si vous veniez de si loin, de si profond, votre essentiel serait-il alors les grandes plénières et les 14 ateliers en simultané ? Ce que vous raconteriez de retour, serait-il les rapports d’ateliers et les résumés de conférences ? Votre grand acquis serait-il alors d’avoir appris que la politique du genre au Népal ait légalisé la mention «  troisième genre », d’avoir appris l’organisation des travailleuses de sexe en France en syndicat ou encore la misère des femmes kényanes et le supplice de leurs petites filles pour accéder à l’eau potable ? Je pense bien que nous avons là le genre d’informations retrouvées en un click, en un feuillettement de pages ou sur la une d’un journal. Je crois aussi, et peut-être à tort, que ceux qui attendent un récit du forum de ma part ne le font pas dans l’espoir de trouver des réponses et des solutions à sa problématique centrale, à savoir comment transformer le pouvoir économique pour faire avancer les droits des femmes et la justice dans le monde .



A ma place, ne retiendrez vous pas alors d’avantage qu’une femme qui ne vous connait qu’au travers de quelques emails vous ait fait assez confiance pour vous présenter à un Fonds de femmes qui, elles aussi, n’ayant de vous qu’un CV et une lettre de motivation ont tout mis à votre disposition pour que vous accédiez à un rêve que vous ne vous voyiez réaliser qu’au minimum après dix années d’expérience, d’initiatives et de projets réalisés ? Ne frissonneriez-vous pas d’avantage à la remémoration des dizaines de pétitions que vous avez signées ou les larmes d’une jeune yéménite en exil politique au Norvège fuyant un crime d’honneur à son encontre ? Exposant sur la littérature féministe à votre module de français et prenant, soudain, conscience que ces regards mâles et femelles (hélas) aussi méprisants les uns que les autres à votre simple prononciation du mot « égalité » ne vous transpercent plus la peau, que votre cœur ne bat pas plus la chamade en prononçant le mot « liberté », que votre peur a cessé d’être et que la colère qui vous mangeait le nombril avant s’est métamorphosée en rage de vivre, ne vous diriez-vous pas alors que ce forum est bien plus un « avant » et un « après » qu’un « pendant » ?



C’est ce récit parallèle et intimiste et qui ne fait pas l’objet d’une couverture médiatique qui me semble plus essentiel à partager avec mes lectrices (-eurs). Bien plus qu’un rapport, j’ai décidé d’écrire comme je sais le faire, c'est-à-dire en ouvrant mon cœur. Voici l’essentiel d’une jeune féministe algérienne au forum de l’AWID 2012.



Une femme, c’est ainsi que tout a commencé !

Ce fut une matinée ordinaire. Sur ma messagerie électronique, un courriel de Béatrice Borghino, experte en genre en Algérie et en France et travaillant dans l’association « genre en action ». Femme que je ne connaissais qu’à travers quelques emails et qui partageait avec moi de temps à autre des documents et des travaux liés au genre et au féminisme.
«  Bonjour Atiqa, Cette très importante rencontre a lieu à Istanbul au mois d’avril, il serait intéressant que de jeunes femmes algériennes y soient présentes ». Allant voir le lien partagé, je pris très vite conscience de la très grande importance de l’événement. Trop de réalisme vire au pessimisme, je ne saurais avancer avec certitude s’il est un trait de ma personnalité que d’être fatalement pessimiste ou bien si c’est un symptôme du vécu en désillusion de la jeunesse algérienne en mal de rêve que de voir les impossibilités d’accès et les obstacles plutôt que les possibilités et les opportunités mais le fait est que ma première réflexion était que je n’avais pas ma place à ce forum . Je fus selon mon propre jugement trop jeune, trop inexpérimentée et il y avait bien trop de féministes algériennes plus aptes à porter sur leurs épaules la valeureuse mission que de représenter les sœurs pour lesquelles elles se sont battues bien plus que moi. Ce fut comme s’il y avait un droit de parole et que je m’en étais défendue toute seule. Je pris quand même la peine d’affirmer à ma correspondante l’importance de la représentation de la femme algérienne à une telle rencontre et je lui écrivis alors sur la politique de quota qui me désenchantait et sur la menace, aux portes des élections législatives, de l’alliance islamiste sur les droits des femmes dans mon pays.



Je suis poétesse et artiste. Friedrich Nietzsche disait que nous (les artistes) étions ceux qui ne mourraient pas de vérité alors forcément que confrontée à un rêve puis à sa limite, mon esprit se rebella et se mit à chercher des solutions pour transcender le mur dressé devant lui à savoir «  l’Argent ». J’écrivis alors à Béatrice lui demandant de se renseigner pour moi sur le coût de ma participation. J’avais dans l’idée de prendre contact avec quelques sponsors locaux. J’en parlai à quelques amis qui me ramenèrent très vite à mon état d’esprit initial, fataliste et désillusionné. «  Bonjour monsieur. Je voudrai que vous me financiez afin que j’aille militer pour que vous n’ayez plus le droit qu’à une seule épouse, pour que j’aie le droit au même pourcentage que vous en héritage, pour que ma parole vaille la votre en justice, pour qu’on arrête les campagnes du voile à l’université, pour que j’aie le droit de choisir d’être mère ou pas ….. ». J’imaginai déjà les chiens de garde me courant derrière et me sortant, toute essoufflée, de l’entreprise ou j’étais. Pour l’opinion publique, féminisme rime avec athéisme et un athée est à exterminer et que de chemins éprouvants nous restent-ils à parcourir afin qu’une opinion aussi totalitaire et réductrice soit corrigée. Je crois bien que de redéfinir le féminisme et la légitimité de son combat à l’opinion publique en Algérie et dans le reste de la région MENA, demeure le plus grand défi auquel doit faire face cette lutte actuellement et pour de nombreuses années à venir.



Un email de Béatrice vint me redonner espoir. Elle m’y demandait mon CV et une lettre de motivation afin de les présenter à une association de femmes qui pourrait financer mon départ pour le forum. Ainsi, je connus « le Fonds pour les Femmes en Méditerranée » à travers la personne de « Caroline ». Quelques jours plus tard, le Fonds me répondit positivement. Ce fut l’éclatement de joie, le bonheur absolu. Ce fut l’un de ces émerveillements qui font tellement de bien qu’ils sont insupportables sans pousser des rires hystériques et sans faire chier les camarades avec des sourires débiles durant trois mois.



Fonds pour les femmes en Méditerranée, confiance : mot d’ordre

Cette fougue qui anime mon cœur et qui le fait écrire toutes ces pages, ce qui me touche au plus profond de moi-même, ce qui me bouleverse à me renverser n’est pas le forum ou la ville de mes rêves en eux-mêmes mais le fait qu’on m’ait autant faite confiance. La jeune tunisienne qui m’accompagnait était de l’incontournable association « Femmes tunisiennes démocrates » et la marocaine d’une association très proche du Fonds pour les femmes mais moi je n’avais à mon actif que quelques travaux personnels ou avec mon petit groupe (Unis-Vers) de jeunes débutant(e)s dans le travail sur le développement. Le Fonds pour les femmes est l’initiative de militantes qui, constatant les difficultés financières auxquelles font face les associations de femmes, se sont rendues compte de l’importance de l’existence d’un Fonds pour les femmes dans la région de la méditerranée et qui l’ont fondé en 2007 : « les femmes ont des projets, le Fonds pour les femmes en Méditerranée les aident à les réaliser », tel est leur emblème. Ces femmes passaient, donc, une grande partie de leurs temps à collecter de l’argent auprès de donateurs pour financer les initiatives des femmes dans la Méditerranée. C’est dire à quel point cet argent avait une valeur économique mais aussi sentimentale.



Je pense sincèrement que les femmes du Fonds en Méditerranée ont tout compris à l’état d’esprit des jeunes militantes. Bien sure que j’avais besoin d’argent mais ce dont j’avais encore plus besoin, c’était qu’on croit assez en moi pour me le donner, qu’on investisse (que le terme employé ne soit pas compris dans son sens économique mais comme étant métaphorique), en quelques sortes, en mon potentiel.



Il n’y a pas à s’en cacher, il y a autour de moi une foule immense de déclarations masculines affirmant qu’on ne doit pas attendre grand-chose d’une femme et même quand celle-ci arrive à casser la muraille des préjugés et à s’imposer par son talent, elle peine à se faire respecter pour ce qu’elle accomplit et son statut de mère, d’épouse, de sœur … (Fichues fonctions biologiques !) lui procurent plus de respect que toute carrière professionnelle ou accomplissement d’une nature autre que biologique. Cela plonge la femme dans une interminable confrontation avec elle-même et une incessante remise en question de ses capacités et tout ceci finit par affecter profondément sa confiance en elle-même. Devant un miroir, leurs propres reflets, les femmes se voient toujours moins belles qu’elles ne le sont en réalité.
Abandonnant une carrière professionnelle pour laquelle elle s’était longuement battue pour se marier, mon amie me parla de « Respect ». Il me sembla grave à l’époque de l’entendre parler ainsi et me souviens avoir éprouvé du mépris et du dégoût à son égard, je trouvais son attitude d’une grande lâcheté. Je ne mentirais pas en disant que je n’éprouve plus ces terribles sensations mais j’arrive tout de même aujourd’hui et avec beaucoup de recul, à la comprendre. Simone de Beauvoir parlait de « justification sociale » par le mariage et l’affiliation et je pense que les femmes qui cherchent à se justifier par des rôles sociaux et non-biologiques renversent l’ordre social établi et le protocole des valeurs et constituent, en conséquence, un danger qu’il faut éliminer ou du moins isoler, marginaliser et exclure « mettre hors d’état de nuire ».



Bien souvent, ce n’est pas l’exclusion qui est la plus douloureuse- j’en sais quelque chose - mais de devoir décevoir, pour son propre épanouissement, les personnes les plus proches de soi et dont la reconnaissance et le respect sont nécessaires pour la construction de la personnalité, le père, le frère et parfois même la mère. Imaginez, pour l’exemple, l’impact sur l’estime de soi d’une jeune femme qui après de longues nuits blanches à étudier jusqu’à ce qu’elle devienne Major de sa promotion et qui toute fière d’elle-même va l’annoncer à sa famille et que cette dernière lui réponde avec hostilité « Hayy, les vraies femmes ont choppé des maris » ! Moi, je suis de ce monde là à une exception près : ma mère. Femme de courage qui quand bien même peine à m’aider m’encourage de toutes ses forces mais cela n’est pas suffisant. Je sais que j’ai son respect mais il me manque, et terriblement, celui du mâle essentiel, mon père. J’en reparlerai.



Le Fonds pour les femmes en méditerranée ! Je souris profondément quand je pense à elles car elles ont porté sur moi un regard de femmes avant de porter celui du bailleur de fonds et je pense sincèrement que leur approche humaine et militante axée sur l’optimisation des capacités et l’investissement sur le capital humain, si elle est reprise par tous les groupes, renforcerait le mouvement féministe bien plus que le mouvement lui-même ne le soupçonne.

Croire en une personne la pousse à s’investir et à donner de sa personne bien plus que toute aide matérielle ou financière, j’en sais quelque chose. Allant à Alger pour mon Visa, je savais que ça allait avoir de lourdes répercussions sur mes rapports avec mon père mais je ressentais en moi-même en plus de ma grande envie d’être au forum, le devoir de ne pas décevoir celles qui avaient cru en moi. « C'est vraiment la femme qui a fait l'homme tel qu'il est. Le jour où elle saura être aussi égocentrée que lui, quand elle aura le courage de se jeter dans la vie et de prendre des risques comme il le fait, elle aura réalisé sa libération, et par là même celle de l'homme », écrit Emma Goldman dans « épopée d’une anarchiste », je le savais mais il me manquait la confiance nécessaire en moi et en mes valeurs pour franchir le pas. A l’heure d’aujourd’hui, mon père a coupé tout lien avec moi, nous vivons en parfaits étrangers sous le même toit mais je le vis avec moins de douleur qu’avant. Je l’ai dit au départ, quelque chose au plus profond de moi a irrémédiablement changé par cette expérience humaine hors du commun et je dirai si j’avais un message à transmettre à propos du Fonds pour les femmes en Méditerranée : «  Allez au Fonds, on vous accueillera avec le sourire, on vous regardera en militante et on vous fera confiance. Elles sont toutes belles, accueillantes et leurs sourires alimenteront votre courage. Elles ont le regard sincère et les bras tendus, vous oublierez avec elles et très vite le rapport économique et froid avec les bailleurs de fonds. »



Universalité et Interdépendance : Mots clés

Il est - phénomène que je n’ai jamais compris - des dictats de la survie sociale de s’inventer des modes de prêt-à-penser et de prêt-à-être pour se préserver une certaine authenticité que le cumul générationnel dans une société transforme en « identité » et il ne faut pas être bien un génie pour voir que tous les drames de l’humanité, à toute époque, ont tous été commis par les identités quand celles-ci dépassaient le besoin naturel de l’affirmation d’un soi différent de l’autre pour devenir amours et passions aveugles. « Les identités meurtrières », dirait-on.



L’identité a la tendance d’étiqueter d’étranger à la culture interne ce qui relève pourtant de l’universel et je pense que c’est pour cela que ma société résiste autant au principe de l’égalité entre les hommes et les femmes. Bien plus que les guerres et leurs déchirements, les bombes et le sang versé, je pense que le plus grand drame de l’humanité réside dans l’aveuglement du monde plutôt son refus de voir à quel point il lui est nécessaire de se bâtir sur des valeurs communes, universelles et indivisibles : Respect, dignité et justice pour chaque être humain au-delà de toute autre considération de quelconque nature soit-elle. Ce ne sont pas les identités qui sont à remettre en question mais la fatalité d’une confrontation négative entre elles.



Les pages internet des copines se remplissaient de messages de solidarité et je me souviens le cœur serré et l’esprit troublé après la chute de Ben Ali en Tunisie et à l’affut de la moindre manifestation des femmes tunisiennes. Par delà les frontières et la distance, quelque chose hors de contrôle me liait à elles, je ressentais leurs craintes et partageait leurs inquiétudes sans avoir connu une seule d’entre elles. Plus tard, mon cœur entendait les appels des femmes égyptiennes, libyennes et yéménites mais je me souviens surtout surprise d’entendre des femmes du monde entier s’inquiéter et s’exprimer sur les droits des femmes dans la région du MENA. Je me disais à l’époque « mais de quoi se mêlent-elles, ce ne sont pas leurs luttes ».



Le Forum aura eu le mérite de me démontrer à quel point le patriarcat et la résistance sont partout les mêmes et combien ils transcendent les limites des cultures et des identités. Moi qui suis de confession musulmane et ennemie affichée du fondamentalisme religieux islamique, grande fut ma surprise en découvrant l’oppression des femmes par le fondamentalisme religieux chrétien et juif. Combien grande fut elle de constater que la situation des travailleuses de sexe en France ou en Grande Bretagne n’était pas meilleure qu’en Thaïlande ou en Afrique du Sud. La bête a partout le même visage, la souffrance est sans frontières. Des USA, de Thaïlande, du Maroc, des parties du monde les plus développées aux plus défavorisées, du monde entier, me semble-t-il, me parvenait les dizaines de pétitions que j’ai signé contre les traitements inhumains et les violences faites aux femmes.



Volant quelques instants d’intimité avec des jeunes participantes, nous parlions de nos familles et je ne saurai rapporter avec fidélité mon émotion à écouter leurs histoires avec leurs pères. L’une vivait en asile politique fuyant un crime d’honneur à son encontre dans son pays et l’autre avait fugué à l’âge de 16 ans. Une autre avait vécu la violence jusqu’au divorce de ses parents et une autre rêvait de revoir sa mère répudiée depuis qu’elle était enfant. Ces jeunes femmes vivaient toutes à des milliers de Kms les unes des autres et cela me ramenait à réfléchir sérieusement sur l’universalité de l’oppression et de la nécessité, par conséquent, de l’universalité de la lutte. Combien sommes-nous sur la planète à craindre un conjoint violent et à pleurer impuissantes derrières des murs barricadés d’indifférence ? Combien sommes-nous victimes de viol ou d’harcèlement et incapables de le prouver car les mécanismes de justice ne nous protègent pas ou pas assez ? Combien sommes-nous avec un salaire inégal pour un travail égal et combien sommes nous réduites à demander une permission de sortie à un mâle dominant ? Combien sommes-nous, donc, à souhaiter une digne et libre vie ? Des milliers, des millions, la moitié de l’humanité en vérité.



Ecouter le récit des jeunes femmes et tant d’autres récits tout au long du forum m’éclairait et m’incitait à comprendre alors la frayeur du mouvement international sur la situation des droits des femmes dans la région du MENA. C’est que le monde d’aujourd’hui est un monde en interdépendance, vous et moi, votre lutte et la mienne. Quand tombe une femme en Irak, l’australienne en paye aussi le prix car quand l’ennemi est commun et universel, chaque maillon de la chaine de la lutte est indispensable, vital.



Ce que ce forum m’aura apporté est cette vision de la lutte féministe. On n’aurait su assez me dire à quel point le féminisme était universel et ne répondait à aucun sous titre et à quel point ses luttes étaient en interdépendance, jamais je n’en aurai eu la certitude mieux qu’en côtoyant 2200 femmes du monde. Puisse l’avenir apporter de pareilles occasions à un plus grand nombre de militantes.



Pouvoir économique

Quoique n’ayant pas connu la vague du printemps arabe sur son propre sol, l’Algérie d’aujourd’hui ne peut néanmoins plus échapper au débat sur la question démocratique. Ma courte expérience dans l’activisme pour une citoyenneté pleine et entière me met aujourd’hui dans la conviction que la question de l’égalité femmes/hommes dans une perspective de justice sociale et de dignité humaine se doit d’être posée aujourd’hui au premier plan de la question démocratique avec tous ses aspects : social, économique, politique et culturel. La démocratie dans le monde d’aujourd’hui ne peut être effective que par un système égalitaire à tous les niveaux : pouvoirs administratifs et décisionnels, droit au travail, représentativité politique…



Il est urgent aujourd’hui qu’une stratégie mondiale basée sur le dialogue et l’échange, soit mise en place pour l’optimisation des droits de la femme dans la société or le printemps arabe, la crise financière, les menaces terroristes et les guerres qui en ont découlé…..nous montrent, au contraire, un monde tenu par les intérêts économiques et géostratégiques et non par les droits de l’Homme et la démocratie. L’économie mondiale actuelle afflue sur la question des droits de la femme de par la négligence ou l’abandon de l’état de beaucoup de questions qui y sont liées pour des raisons financières, je citerai à titre d’exemple que la plus grande partie des associations féministes en Algérie sont financées par des organismes étrangers et le fait que dans toute l’Algérie, il n’existe que deux foyers d’accueils pour les femmes victimes de violences, l’un d’entre eux encore hors d’usage et j’imagine sans en avoir vraiment connaissance qu’une telle situation est constatée dans de nombreux pays des plus développés aux plus défavorisés .



Ma grand-mère me parle souvent de la guerre de libération algérienne et mon grand-père n’a jamais raté une occasion de me parler de la deuxième guerre mondiale. Mes parents, quant à eux, me parlent de la chute du mur de Berlin et des années de braise de l’Algérie. Moi, j’aimerai avoir à raconter à mes enfants un plus grand exploit, le triomphe de l’humain sur le matériel par la destruction de l’impérialisme économique. Il est vraiment grand le mouvement féministe de penser à la transformation du pouvoir économique pour plus de justice sociale.



Qu’est-ce-qui fait les guerres ? A moins d’être complètement naïf, « L’argent » serait la réponse immédiate. On fait la guerre pour avoir plus d’argent et aussi parce qu’on a les moyens financiers de la faire. J’imagine un monde où les budgets colossaux des ministères de défense et qui servent à garantir les intérêts économiques et géostratégiques des pays seraient versés aux ministères de la santé, du logement et des autres droits sociaux et j’imagine les pertes humaines évitées des deux côtés dans un monde sans guerres économiques. Sachant que les femmes sont les plus mal logées du monde, qu’elles ont moins accès aux soins médicaux et que la plus grande partie des pauvres de la planète sont des femmes, j’imagine les droits des femmes dans le monde imaginé ci-dessus. J’imagine un monde ou la définition du travail sortirait de l’aspect strictement économique comme étant une activité génératrice d’argent et où tout le grand travail accompli gratuitement par les femmes serait considéré et valorisé. J’imagine un monde ou la course effrénée derrière la croissance économique serait ralentie de façon à ne plus provoquer de catastrophes climatiques et à ne plus plonger dans le chaos et l’abîme des peuples entiers, un monde où les femmes ne fuiraient pas leurs terres de crainte d’une érosion qui les emporterait toutes. J’imagine un monde ou l’échange équitable des biens l’emporterait sur la politique de la libéralisation qui ne cesse de creuser encore plus profondément l’écart entre les riches et les pauvres, entre le sud et le nord, entre les hommes et les femmes. Je rêve de ce monde où l’État reprendrait sa véritable place et exercerait son véritable pouvoir sans rendre compte aux transnationales, un monde où l’État serait plus un appareil de protection des droits de l’Homme et moins un appareil de la machination impérialiste.



J’imagine ce monde et je sais déjà que je ferai toujours tout ce qui est en mon possible pour que le rêve du monde d’aujourd’hui soit le monde de rêve de demain. Je rêve d’autant plus fort qu’il y a au moins 2200 autres personnes dans le monde qui rêvent du même monde que le mien. Elle est là la tête du serpent qui injecte son venin dans les veines du monde : «  l’impérialisme économique ». Il est vital de continuer à lutter contre le pouvoir économique capitaliste et à négocier un monde plus juste pour l’être humain. Bien plus qu’un combat, il s’agit de la survie de toute une espèce, la notre, l’humanité. Il nous faudrait peut-être pour cela dépasser le stade du militantisme passionnel et de la simple position revendicative. Il nous faudrait surtout sortir du confort habituel de l’ENTRE-NOUS et apprendre à dialoguer d’avantage avec les autres mouvements contestataires de la société : Les écologistes, les mouvements pour le vivant, les luttes contre la misère…La lutte pour les droits des femmes n’a aucun sens si elle menée singulièrement et en dehors des revendications sociales. Les sociétés aspirent à plus de droits et à moins d’impôts, les écouter ne pourra que nous procurer plus de crédibilité et avancer l’objet de notre lutte.



Mot de la fin

Avant de partir, j’ai dit à mes copines : « C’est moi qui pars mais je vous emporte toutes avec moi ». Je suis fière, extrêmement fière d’avoir pu, même avec beaucoup de lacunes, porter la voix des femmes de mon pays et je souhaite à chacune d’entre elles, et à toutes les jeunes femmes du monde, de vivre l’expérience de ce forum au moins une fois dans leurs vie. Moi, j’en sors grandi, solidifiée et plus amoureuse de l’humanité. Il y a tellement de femmes qui luttent avec acharnement et sans répit, je leur transmets à toutes mon respect et leur exprime ma profonde solidarité.



Je souhaite enfin que ce Forum ne soit plus féminin à l’avenir et qu’il aille avec le temps vers plus de parité, de démocratie.


Atiqa Belhacene

Algérie 18 Mai 2012