Reportage de Joana G. Grenzner


La menace d’un retour à la loi de 1985 satisfait les groupes ultra-catholiques et anti-choix qui ont orchestré l’offensive contre les cliniques d’avortement en 2007.


Le 28 septembre, journée internationale pour la dépénalisation de l’avortement, s’annonce dans un contexte difficile pour le droit des femmes à disposer librement de leur corps dans l’État espagnol. Après avoir annoncé la réforme de la loi sur l’avortement actuellement en vigueur et sa substitution par la législation de 1985, le ministre de la Justice, Alberto Ruiz Gallardón, menace d’interdire également la possibilité d’avorter en cas de malformation du fœtus. Une régression qui ravirait les groupes ultra-catholiques et anti-choix dont l’objectif est « aborto cero » (avortement zéro), qui ont orchestré l’offensive contre les cliniques d’avortement en 2007 et la stratégie d’ingérence dans les lois. Face au fondamentalisme du clergé et du national-catholicisme minoritaire, organisations chrétiennes et féministes défendent l’autonomie des femmes et le libre exercice de leurs droits sexuels et reproductifs.

Alliance entre les ultras et les nationaux-catholiques

Le procès contre Morín a donné le coup d’envoi d’une offensive au niveau national des groupes anti-droits contre les cliniques d’avortement. Au procès ont assisté la Fondation Thomas More, le Collège des médecins de Barcelone et le parti fasciste Alternativa Española (AES), né de Fuerza Nueva (FN), une organisation dirigée par Blas Piñar, ex-membre du Mouvement national franquiste.

Le 28 décembre 2007, profitant des fêtes du « jour des Innocents », AES appelait à se mobiliser devant cinq cliniques d’avortement à Madrid pour demander l’abrogation de la loi sur l’IVG de 1985, alors encore en vigueur. Ce même jour, les centres madrilènes de l’Association des cliniques accréditées pour l’IVG (ACAI) faisaient grève pour dénoncer la « passivité institutionnelle » face aux attaques dont ils faisaient l’objet. En effet, deux jours plus tôt, des inconnus avaient lancé des pierres sur l’un de ces centres ; l’année précédente, un autre centre avait été tagué du mot « assassins » ; le 26 novembre 2007, peu après que les registres des cliniques du docteur Morín furent rendus publics, un groupe d’adolescents avait fait exploser un grand pétard dans le vestibule de la clinique.

AES s’est également mobilisé en 2007 avec la plateforme anti-choix HazteOir.org (HO) pour demander la fermeture de la clinique Isadora à Madrid, en soutenant une accusation d’infraction à la loi de gestion des déchets sanitaires : HO assurait qu’ils jetaient les fœtus aux ordures. Après enquête, l’accusation a fini par être classée.

Pendant le procès, le journal ABC publie un article qui cite mot pour mot un paragraphe de l’acte d’inspection de 2007 ; la clinique porte alors plainte contre l’inspecteur des services de santé de la direction de la santé publique de Madrid, Juan Raúl Sanz, pour avoir laissé filtrer des documents confidentiels. Également en 2007, la clinique El Bosque est accusée de pratiquer illégalement des IVG dans une vidéo tournée en caméra cachée et diffusée sur la chaîne Intereconomía. Peu après, le syndicat Manos Limpias (« Mains propres »), liée au groupe Fuerza Nueva et à Blas Piñar, dénonce cette même clinique pour IVG illégales. Les centres Isadora et El Bosque portent alors plainte pour diffamation contre le journal et la chaîne, et c’est l’ACAI qui fait la demande en justice pendant le procès.

La stratégie mondiale d’ingérence catholique dans les lois nationales

L’offensive contre les cliniques d’avortement s’est soldée par la promulgation de la loi sur la santé sexuelle et reproductive et sur l’interruption volontaire de grossesse de 2010 (dans le cadre du programme électoral du PSOE). En 2009, le réseau mère du Forum espagnol sur la famille (FEF) a encouragé trois initiatives législatives populaires (ILP) « pour défendre la maternité » dans les communautés autonomes de Valence, Castilla y León et Galice. Dans le premier cas, la loi inclut la « protection de la vie humaine dès la conception ». En 2012, le FEF promeut une autre ILP à Madrid, qui débouchera sur la loi madrilène de soutien à la femme enceinte.

Le clergé et les groupes anti-droits ont cherché à influencer ces lois depuis les années 80, au travers d’entités comme le Conseil pontifical des laïques, sorte de ministère du Vatican qui guide les actions des laïques (c’est-à-dire les croyants qui ne font pas partie du clergé) dans l’Église et dans la société. En avril 2008, le pape Benoît XVI a justement désigné le président de E-Cristians, Miró i Ardèvol, comme l’un des 25 membres de ce conseil. Selon l’hebdomadaire La Directa, le groupe E-Cristians, dont le président fut conseiller de la municipalité de Barcelone de 1992 à 2002, a reçu plus de 180 000 euros de subventions de la part de la région catalane de 2001 à 2004.

À Madrid, les groupes anti-choix ont reçu 600 000 euros en 2006 et 2007 de la part de la commission « Éducation » du gouvernement autonome et 700 000 de la commission « Famille et affaires sociales ». En 2012, sur les 700 000 euros qu’a reçus le réseau de soutien à la femme enceinte, quelques 436 665 euros ont été reversés à 18 associations liées à l’Église et contre l’IVG.

Traduction Amanda Prat-Giral